Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille

Exposition

Du 20 avril au 11 juin 2001

Commissariat : Philippe Saulle

Les lauréats du post-diplôme de l’École des Beaux Arts de Marseille piloté par Toni Grand.

En « atelier multisites », une expérience « hors-les-murs », loin de Luminy. Pour ces huits artistes le regroupement s’est opéré lors de la conception de leur publication et de l’exposition aux Ateliers de la Ville de Marseille. Après la distance effective qui les séparaient, les œuvres tentaient là une première conciliation. Le Centre d’Art de Sète a suivi le parcours de ces huit artistes et présente aujourd’hui l’évolution de leur travail. Chaque artiste investi sa propre salle, il s’agit ici de huit expositions personnelles. Parallèlement et en dialogue avec ces huits monographies, Denis Prisset, qui vit et travaille à Marseille - déjà présenté au Centre d’art en 1998 -, réalise une œuvre intitulée Réalisme français. Un voyage photographique dans cinq villes françaises (Grenoble, Marseille, Paris, Valence et Lille) « tramé » par une série de contraintes : loin de toute picturalité, peu d’humains, un point de vue en plongée large, un « objet focal » dans chaque image, une musique… Cédric Tanguy, en résidence à la Villa Saint-Clair à Sète depuis le début du mois de mars, réalise une performance avec des adolescents de 12 à 18 ans : « Rêver c’est gagner ». En forme d’émission TV de variétés où chaque participants est invité à « devenir » celui ou celle qu’il rêve d’être un jour. Lætitia Benat présente une vidéo de 28 mn Nearby, la puissance de paysages telluriques rêvée par une âme seule ; Géraldine Pastor-Lloret expose ses dessins compulsifs ; Stéphane Granger à achevé de réaliser une vidéo qui pourrait nous dire : « trouve l’animal en toi » ; Eric Pasquiou présente un travail info-photographique ; Marco Roso et Xavier Carbonell ont réalisé une vidéo sur l’ironie d’un improbable retour aux années 90 ; Bérengère de Tarlé a prélevé des sons dans des lieux publics et Jean-Baptiste Ganne poursuit son travail d’illustration du Capital de Karl Marx. Neuf artistes dont le travail parfaitement différent offre une perception définitivement personnelle de l’archaïque racine du mot art (façon d’être, façon d’agir…) soit : politique, médiatique, esthétique, technique, animale, brutale, subversive, corporelle ou simplement neutre.

À propos des œuvres exposées

Lætitia Benat
Pour Nearby - littéralement : tout près - Lætitia Benat suit de près plusieurs femmes, femmes seules en plan serré dans leur appartement. Le bruit de la ville n’est pas loin. Elles ne sont ni heureuses ni malheureuses, elles pansent leur solitude et leurs paysages intérieurs surgissent. Le paysage est ici le cœur du film, comme un feu profond, une puissance cosmique ou tellurique difficilement contenue dans l’âme de la femme seule. Ce son, qui pourrait être le bruit fossile 3K émit à l’origine des origines suppose l’imminence d’un chaos, la puissance des éléments, la peur du vide et ce vertige ontologique de l’ immanence. Des paysages de rochers, d’altitude ou d’océan menacent. Pourtant une extrême sérénité se dégage de ces images. Et, comme une rêverie de sieste, à nouveau une femme allongée au walkman, des cimes d’arbres agitées par un vent agaçant, le ciel.

Marco Roso & Xavier Carbonell
"Pasan las horas y no te das cuenta de que vuelven los noventa." (Les heures passent et tu ne te rends pas compte que les années quatre-vingt-dix reviennent) Travailler. Comme tout le monde. Avec des collaborateurs, amis, gens qui travaillent comme toi. Pas contre les autres. Sans secrets. Sans processus magiques, secrets ; pleins d’inspirations. Travailler comme dans une agence de publicité, deux ou trois personnes. En plus, des techniciens. Collaborations sporadiques. Sur l’humeur et la distance. Critique, mais pas du dedans. Pas une critique extérieure, socratique. Une constatation qui vient de l’intérieur. Plus Barthienne. Un auto-portrait générationnel. Faire un vidéo-clip de jouet. Un homevideoclip (image tv/ dans sa propre maison). Un homeclub. La publicité est plus réelle que le documentaire. Un documentaire est une fiction, une narration de l’extérieur. La publicité c’est réel. Les années quatre-vingt-dix sont de retour (ceci n’est pas un revival). Affirmer une réalité prévisible. La nostalgie est à chaque fois plus proche. Pas une révision. Une vision à la première personne. On a vécu les années quatre-vingt-dix. Décadence / confiance illimitée dans la technique. Liberté / globalisation. Néopositivisme / nihilisme. Portable-mp3-yahoo / les mêmes contenus. Dj / Capital.

Les années quatre-vingt-dix sont de retour. Inexorablement. Il faut avoir cette certitude. Générationnel. La succession des générations. Le mythe de la jeunesse. Le progrès illimité. Faire une fiction aussi. Raconter une petite histoire. Les années quatre-vingt-dix. Jouer avec la feel action. Nous sommes des fans. On peut s’identifier. Et on peut mettre de la distance dans la sur-signification.On est dans l’image de la feel action. Moi, je crois en la feel action. Et on voit aussi que c’est une fiction. Et qu’ils interprètent leur rôle. On peut pleurer. Ensembles. Maquillage. Un star système local. Soft stars. Authentiques. Artificielles. On cherche cette image. Feel action. "Pasan las horas y no te das cuenta de que vuelven los novanta".
Plus loin que la mode / plus proche que la mode. Et que le revival. Démode. Remode.

Stéphane Granger
…/… Tous les caractères des bêtes se trouvent en l’homme que l’on appelle « le petit monde » car, comme il est, il participe à la condition de toutes les créatures ». Michel Savonarole (1450)
Les cinq séquences du film de Stéphane Granger sont en continuelle élaboration. Il découpe, recoupe, recolle, ajoute de nouvelles prise de vue. Son film est à l’opposé de cette assertion : « chasse l’animal en toi ». Que ses acteurs deviennent vraiment le fauve ou le singent, ils traduisent notre intime animalité. En décor naturel, sur les dunes de Camargue, dans la lumière salée du midi, les acteurs de Stéphane Granger cherchent des attitudes, des gestes ou des cris qui pourraient réveiller l’animal en eux. Un chien, genre braque de Bill Wegman, nous montre très clairement son animalité infantile ou cruelle. Un autre joue avec un cadavre de congre. Les humains, un peu ridicules ou comme égarés dans un lieux new age, tentent à l’aide d’une improbable moumoute de se sentir roi de la jungle. Le soir, entre chien et loup, les fauves règlent le ballet de leurs parades amoureuses. Renart Novel en 1288, écrivait : « … hommes sont devenus bêtes. …Nous allons par la nuit sans lanterne. Quand bestialité nous gouverne… ». Une jeune femme a frappé le regard de l’artiste. Sa naturelle animalité, son manteau de peau, ses bottines en poil de chèvre, mais surtout sa fougue ont fait d’elle le modèle de prédilection de Stéphane Granger. Sur trois clichés, directe, à la fois dangereuse et désirable, elle méprise l’objectif avec la morgue d’une femelle izard.

Éric Pasquiou
Ici, Éric Pasquiou, présente quatre nouvelles photographies en forme de dédicaces (à R68…) et Végète, une installation de tirages couleurs en vortex, évocation directe de la contamination végétale.

Avec de nombreux éléments d’images entrés sur le disque dur de son ordinateur, il compose comme on peint, une vue plus ou moins partielle d’un univers supposé. Jamais un ensemble n’est donné à voir, le « morceau » est ici témoin du paysage intérieur envisagé, en prélèvement, d’une certaine façon. Ironie sur le métier d’artiste : Chambre sans vue - du maniérisme à nos jours photographie inquiétante d’une chambre d’enfant menacée, ou bien dans la série des timbres : Un peu de baroque, en toute simplicité : comme un destin à accomplir ou encore Les confessions d’une petite crevette rose. Heureusement, Monsieur M. applique le réel, il est là, toujours quelque part, bizarrement convoqué. Les photographies infographiques d’Eric Pasquiou sont des scénarios oniriques or, on sait trop comme les rêves ne sont finalement que le jus de l’oppressante réalité. 

Cédric Tanguy
Prolifique. Rien n’arrête Cédric Tanguy dans sa course dévorante à vouloir changer… la relation aux autres et au monde, la relation à l’art ou la relation à soi- même ; notre société du spectacle devient entre ses méninges une joyeuse pantalonade qui pourrait décrisper les esthètes les plus rigides. A priori, il ne paraissait pas évident d’entrainer dans l’aventure de la pseudo-émission TV de variété Rêver c’est gagner des adolescents que l’on sait tous atteint par cet éphémère complexe du homard. Cédric Tanguy a su leur tailler un costume à leur mesure que chacun d’eux a enfilé avec frénésie, se transformant sans crainte devant la caméra et, le soir du vernissage, sur le podium de l’émission. Les enfants ont fait la preuve de leur talent, de leur imagination, de leur ressources, et surtout de leur sens critique face au petit monde clos de la télévision. Saine ironie que cette installation construite autour d’un logo tapageur et qui présente les nombreux dessins d’élèves face aux noms abusivement mythiques des stars du showbizz, de la politique ou de l’art, dans un dispositif exagérément scénographié. Deux podiums "moumoutes" sont dressés au centre de la salle ; l’un en forme de nuage "tremplin karaoké" le jour du vernissage, entouré de fans déchaînés, l’autre en bulle BD, de "plateau d’interview". L’effigie de Cédric Tanguy domine aujourd’hui, pour mémoire, dans ce costume kitsh d’animateur d’outre-atlantique, tendance glamour à Las Vegas.

Avec l’aide précieuse d’Audrey Cavaillé, jeune technicienne du montage, Cédric Tanguy a réalisé une vidéo de 45mn présentant les rêves des adolescents à coups d’effets spéciaux, dans un studio aménagé au Centre d’Art. Il aura fallu près de deux mois et beaucoup d’ingéniosité pour mener à terme cette première émission/performance aux vertus iconoclastes dans un white cube.

Géraldine Pastor-Lloret
Ne pas oublier (NPO) de travailler, ce message, ce nœud de mouchoir qu’on inscrit désormais sur son agenda électronique dit clairement l’obstination compulsive de Géraldine Pastor-Lloret. Comme la plupart des artistes, libres de leur propre organisation, travailler est une réalité terrible qu’il faut s’acharner à nourrir chaque jour. Elle dessine, sans cesse, s’impose des contraintes fictives qui finissent par faire éclore un univers d’une grande complexité, d’une grande densité.
Montée d’adrénaline est une œuvre dont le descriptif méthodologique est particulièrement architecturé ; d’abord : faire le ménage, se prendre en photo en train de faire le ménage. Une fois les photos tirées, les passer au scanner. Les travailler ensuite en infographie jusqu’à obtenir une pixellisation précise. Tirer en couleur ces images pixelisées. Organiser sa palette de crayons de couleur au plus près de chaque couleur de pixel. Les colorier sur un papier bleuté. Plus de 2000 heures de travail que n’auront pas les affres du doute et de l’ennui. L’œuvre est d’une pure beauté, désarmante et fragile lorsqu’on l’ausculte, affirmée quand on la voit dans son ensemble, et rageuse en pic d’adrénaline.
La poésie des dessins de Géraldine Pastor-Lloret ne craint pas les limites de l’intime, de l’ironie, de la folie, ni celle des styles ou des formes. Il ne s’agit pas de dessins strictement automatiques mais véritablement de projets qui mûrissent au fur et à mesure de la conquête du vide. Le petit personnage Boulout veille.
Je vais essayer de faire rapide et cinglant. Comme au Ping-Pong. La barre est inaccessible. J’aime bien la carte du monde parce que c’est un tout. Par contre, le reste du concept « Essayer le monde » me paraît à la fois prétentieux, possible qu’avec un sacré coussin financier et donc logiquement pompeux. Ou alors il faudrait tenter des trucs basiques. Genre manger une photo, repasser un vélo, admirer un pack de 6 œufs (catégorie A), couper une couche en dés de 3cm sur 3. D’une façon générale, j’aime bien les ’démarches’ atypiques générées par les artistes contemporains, mais souvent, par faute de moyens, ou je crois d’imagination, le média utilisé est énormément réducteur. C’est bien de jouer au base-ball au Japon ou de s’agripper à un quidam qui va au travail, mais comment en rendre compte ? Les photos limitent complètement la chose. Vous allez me dire que ce n’est pas ça qui compte, que c’est juste l’acte. Et vos photos alors ?
Ou alors vous considérez que c’est suffisant, que l’idée est passée. Je trouve que les détournements de l’art contemporain (que je ne connais qu’homéopathiquement) sont nécessaires, souvent jubilatoires, mais aussi souvent banaux. Ils ne tiennent pas debout tout seuls. Sauf quelques réussites. Dans le genre petit choc jouissif, j’ai adoré le petit lapin simili-baudruche (mais sculpté en inox) de Jeff Koons au BMA (Baltimore Museum of Art à cote duquel j’habitais l’année dernière). La plupart des concepts qui transforment en œuvre d’art un instant ou une attitude détournée ont du mal à vraiment me marquer. Quoique la photo du gars attendant James Bond à l’aéroport est assez intéressante. C’est sans doute pourquoi, petit chercheur CNRS que je suis, je participe à ce truc. Sans doute pour m’approprier ou pour marquer, figer ce moment, ces petites émotions. C’est assez minable et terriblement matérialiste finalement.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Cédric Tanguy, « Rêver c’est gagner », 2001, installation vidéo, 45 minutes, dessins, photos, matériaux divers. Assistance technique pour la vidéo : Audrey Cavaillé. Production Crac Languedoc-Roussillon. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Marco Rosso et Xavier Carbonell, « Pasan las horas y no te das cuenta de que vuelven los noventa », 2001. Production Crac Languedoc-Roussillon. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Éric Pasquiou, production Crac Languedoc-Roussillon, « Chambre sans vue - du maniérisme à nos jours », 2001 et « Végète », 2001, installation de photographies (infographie couleur). Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Cédric Tanguy, « Rêver c’est gagner », 2001, installation vidéo, 45 minutes, dessins, photos, matériaux divers. Assistance technique pour la vidéo : Audrey Cavaillé. Production Crac Languedoc-Roussillon. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Géraldine Pastor-Lloret, « Montée d’adrénaline », 2001, 11 dessins, 1 table. (dessins : 70 x 100 cm, crayons sur papier), collection de la ville de Marseille. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Stéphane Granger, 2001, film. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Géraldine Pastor-Lloret, 2001, 16 dessins couleurs encadrés. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Jean-Baptiste Ganne, « Le capital illustré », 1998-2001, 29 photographies contrecollées sur aluminium, 1 dessin (L’œuvre se termine en 2003 et comporte 48 photographies contrecollées sur aluminium). Production Crac Languedoc-Roussillon. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Stéphane Granger, 2001, 3 photographies numériques. Photo : François Lagarde.

Agrandir l'image Vignette

Vue de l’exposition « Post-diplômes de l’École des Beaux Arts de Marseille », Crac Languedoc-Roussillon, Sète, 2001. Denis Prisset, « Stupide », 2001. Production Crac Languedoc-Roussillon. Photo : François Lagarde.