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Artistes

Gary Hill

Gary Hill

Né(e) en 1951
à Santa Monica (Etats-Unis)
Vit et travaille à Seattle (Etats-Unis)

 

 

 

 

 

 

 

Bathing 1977 4'25'' , NTSC, muet, couleur - Collection Centre Georges Pompidou, Paris (France)

 

Bathing, 1977 - Gary Hill

 


Bathing décline un thème classique de la peinture : la femme au bain. Gary Hill ne rompt pas avec l'origine picturale de ce sujet. Au contraire, il crée un jeu de connotation de l'image vidéo par des effets picturaux et des références aux conventions de ce médium. L'oeuvre est réalisée au moyen d'un convertisseur analogico-digital. La bande est structurée par un schéma comparatif opposant des séquences analogiques et digitales. Trente-six séquences couplées se succèdent. La première de chaque groupe est l'enregistrement en temps réel et en couleur de différentes étapes de la toilette de la femme dans sa baignoire et de parties de son corps. La seconde est un arrêt sur la dernière image de la séquence précédente, ou sur la première de la séquence suivante. Des deux côtés de cette opposition dialectique, l'idée de la peinture est d'abord introduite par le traitement de la couleur. La première séquence diffère d'un enregistrement du réel par le changement des couleurs originales. Le procédé de solarisation permet d'attribuer des couleurs différentes en fonction des niveaux d'intensité de gris, si bien que les zones colorées sont les ombres qui soulignent les volumes du corps enregistré. La blancheur qui domine la première séquence correspond à une diminution des valeurs de gris et du relief de l'image, ce qui dématérialise le corps et accentue l'immatérialité de l'image vidéo. Les ombres sont en demi-teintes bleues, roses, mauves ou jaunes pâles. Dans la deuxième séquence, les couleurs sont saturées et les noirs intenses, le volume du corps est rendu par zones où le rouge, le vert, le bleu, par exemple, sont en aplats ou juxtaposés, créant un effet pictural. Le corps acquiert une nouvelle densité. Les détails s'effacent, créant ainsi une image abstraite où le sujet du bain et la femme disparaissent. De la première à la deuxième séquence, l'image vidéo passe de l'illusion des trois dimensions à un espace à deux dimensions qui se rapporte à une conception de la peinture moderne. L'arrêt sur image réfère à une image fixe. Elle est présentée dans le cadre noir d'un téléviseur qui rappelle l'encadrement des tableaux et s'oppose ainsi au plein écran de la première séquence. Le plan fixe et le cadrage sont des conventions picturales, des antithèses du mouvement et du temps réel de l'enregistrement vidéo. La caméra a saisi successivement différentes parties du corps, cadrées d'une manière qui rappelle les représentations picturales : le portrait, par exemple. A partir de la vingt-troisième séquence, le cadrage change. La fragmentation du corps en parties décontextualisées (un membre, un genou, etc.) rompt avec l'identification du sujet. Dans l'histoire de l'art, ce procédé relève davantage de la photographie que de la peinture. La dématérialisation du corps par une lumière de couleur dense est réalisable dans les trois médias cités, mais dans Bathing elle rappelle particulièrement les tableaux du peintre Pierre Bonnard des années 1930 et 1940, notamment Nu dans la baignoire (1937) et Nu de dos à la toilette (1934). Ainsi par le traitement du corps par les couleurs, les deux dimensions, l'arrêt sur image et le cadrage, Gary Hill crée une illusion de la peinture. Ce jeu sur les limites entre des médias et des langages plastiques introduit aussi une réflexion sur les processus de la perception et de la pensée, qui nous permettent de reconnaître de la peinture dans la vidéo. Bathing illustre une des perspectives dans lesquelles Nam June Paik avait placé ce médium dès 1965 : "De même que la technique du collage a remplacé la peinture à l'huile, le tube cathodique a remplacé la toile.(1)" - Thérèse Beyler

(1) Dany Bloch, "Nam June Paik et ses pianos à lumières", Art Press, Paris, numéro 23, décembre 1978



Gary Hill - "Why do things get in a muddle ?"

 

Gary Hill - "Why do things get in a muddle ?" (come on Petunia), 1984, 32' , NTSC, son, couleur - Collection Centre Georges Pompidou, Paris (France)

 

 


Why do Things Get in a Muddle ? (Come on Petunia) met en scène une conversation entre deux personnages : Cathy et son père. La jeune fille et le décor réfèrent à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. La discussion porte sur l'entropie, c'est-à-dire sur le désordre croissant et irréversible dans le passage d'un stade à un autre. Ce dialogue est extrait d'un texte emprunté à un ouvrage théorique de Gregory Bateson (1), intitulé Steps to an Ecology of Mind (2), dans lequel le concept du métalogue est développé. L'artiste en donne une définition dans la première séquence : "When a conversation about problems between people mirrors the problems themselves a metalogue is happening." (3) Gary Hill crée un jeu de réflexions entre la discussion, son sujet et l'image, grâce aux nombreux processus entropiques et négentropiques rendus possibles par le médium vidéo. Le plus important est la réversibilité. A l'exception de rares séquences, la bande a été enregistrée dans le sens inverse à sa lecture. Le dialogue a été dit à l'envers afin d'être entendu dans l'ordre logique de la langue. Les acteurs ont donc dû apprendre à prononcer la plus grande partie du texte dans ce sens inhabituel. Les seules séquences énoncées et enregistrées dans le sens conventionnel sont celles où le sujet et les mots clés de la discussion sont définis, en particulier "muddle" [en désordre] et "tidy" [ordonné]. Le renversement du sens est réservé à la confrontation des deux personnages et de leurs logiques respectives, qui produit progressivement une entropie ou un désordre dans la conversation. Les déplacements et les gestes des acteurs ont été joués dans le sens normal du temps et de l'espace, ils sont donc vus dans un sens contraire à la logique universelle du temps, de la pesanteur et des traces, qui détermine nos perceptions et nos pensées. Par exemple, avant que Cathy ne remette en place les objets sur le guéridon, le spectateur voit leurs empreintes marquées par la poussière, mais lorsque l'actrice pose le trépied de la longue-vue, qu'aucune trace n'indiquait, le spectateur est surpris. La répétition de l'inattendu augmente la déstabilisation des repères habituels et instaure une incertitude dans le développement possible des faits de l'histoire.

L'entropie et la négentropie se trouvent aussi dans des jeux de langage. La seconde partie du titre est transformée par un autre procédé de changement d'ordre et de sens : l'anagramme Come on Petunia (4) devient Once upon a time (5). De même, le défilement successif avant et arrière de la bande joue avec les mots, de sorte que "flesh", la chair, devient "shelf", l'étagère. Ce dernier processus a été systématisé dans Ura / Aru (The Backside Exists) en 1985-1986 : dans cette bande chaque mot prononcé et inscrit sur l'écran est immédiatement entendu et vu dans le sens inverse. Ce jeu de réversibilité effective, physique et orale, suggère qu'un ordre est porteur de sens mais en masque d'autres. Les changements de prises de vues et d'échelle font glisser d'une logique à une autre : ainsi, la caméra passe de la plongée à la contre-plongée, le visage de l'acteur vu de face tourne trois fois dans l'écran comme une aiguille autour d'un cadran, et un travelling en gros plan sur un univers d'objets intimistes est suivi d'un zoom arrière qui englobe en un seul plan l'ensemble des objets miniatures et fait basculer l'ambiance poétique et onirique dans une réalité objective. La mise en scène insère le métalogue de Bateson dans l'univers d'Alice au pays des merveilles. Le costume de Cathy cite l'iconographie du personnage d'Alice, conçue par le premier illustrateur de cette histoire : John Tenniel. La relation entre le monde adulte et l'apprentissage de l'enfant contextualise ce métalogue. Elle est symbolisée par le jeu d'échecs comme dans De l'autre côté du miroir, suite des aventures d'Alice au pays des merveilles. Pour mettre fin à l'enlisement de la discussion, le père intervient sur l'échiquier, métaphore de la discussion. Peu avant la conclusion de la bande, il clôt la partie engagée avec sa fille en renversant une Tour sur le jeu, et il ordonne simultanément à l'écolière d'aller se coucher. En retour, Cathy se joue de l'autorité paternelle en prolongeant la partie et en transformant la règle du jeu : elle réalise un rock entre la Reine et la Tour, alors que par convention cet échange de pièces a lieu entre la Tour et le Roi. Cette transgression de la nouvelle Alice constitue un désordre entropique et créatif. L'entropie et son opposé dialectique ont été explorés dans la culture anglo-américaine, dans la littérature et les arts plastiques. Cette démarche de création rappelle principalement l'artiste du Land Art Robert Smithson, qui fait référence dans ses écrits à Edgar Poe et aux auteurs de la Beat Generation, ainsi qu'à la science-fiction. Son oeuvre déploie sous un grand nombre de formes ces processus critiques d'une réalité univoque : dans ses textes et dans les conditions d'exposition et de création de ses sculptures (earthworks et non-sites). Il avait imaginé la projection à l'envers du film Spiral Jetty (1970) comme une manière de remonter le temps, une sorte de retour à une origine supposée comme moyen de déconstruire une réalité donnée. Grâce au processus technique d'enroulement et de déroulement de la bande, et à l'enregistrement vidéo qui est une mémoire, Gary Hill travaille le temps comme une matière, en procédant par avancées et retours en arrière. Il rejoint les quêtes temporelles de la science-fiction, de la littérature, du conte et des religions. D'autre part, par les nombreux processus entropiques et négentropiques qu'il a mis en oeuvre, Gary Hill hypertrophie le métalogue. Thérèse Beyler

(1) Gregory Bateson, ethnologue, anthropologue et biologiste américain. (2) Steps to an Ecology of Mind, New York, 1972 ; Vers une écologie de l'esprit, trad. fr., Paris, Le Seuil, 1977. (3) "Lorsqu'une conversation au sujet de problèmes relationnels reflète les problèmes eux-mêmes, un métalogue a lieu." (4) En avant Pétunia. (5) Il était une fois.

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